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Collectif régional d'éducation sur les médias d'information (CRÉMI)

Entrée libre Juin 2004

Cheese! À la mémoire des défunts guerriers!

Depuis la guerre du Vietnam (1964-1973), plusieurs gouvernements ont imposé la loi de l’« autocensure médiatique ». Du côté des États-Unis, depuis la diffusion d’images de cercueils au retour de la guerre du Golfe en 1990, Bush père implanta une loi interdisant aux photographes de se présenter sur les lieux de combat. Appuyée par la Maison-Blanche et le Pentagone, cette règle fut contournée sous la présidence de Bill Clinton, puis adoptée à nouveau par Bush fils lors des bombardements en Afghanistan en novembre 2001 et lors de l’attaque contre l’Irak en mars 2003. Mais actuellement, une tendance à la « guerre réaliste » s’impose à travers les médias états-uniens.

Louanges aux soldats

La photo de vingt cercueils de soldats états-uniens victimes de la guerre en Irak fut le prélude à un flot d’images de plus en plus insoutenables et témoignant de la réalité de cette occupation : attaques de convois militaires, tortures dans les prisons, etc. Publiée à la une de l’édition du 18 avril 2004 du Seattle Times, un important quotidien de l’État de Washington, l’image souleva une vive polémique aux États-Unis. D’abord, la photographe Tami Silicio et son mari furent congédiés à la demande du Pentagone. Ce dernier clame la violation de la règle imposée par la Maison-Blanche visant le respect du deuil des familles par la non-publication d’images de cercueils.

D’un autre côté, le Seattle Times est convaincu d’avoir pris la bonne décision. Du même oeil, le directeur photo du quotidien La Presse, Cole Porter, voit dans l’image de Mme Silicio une motivation particulière, une envie de communiquer aux lecteurs une histoire forte. M. Porter soutient que la reconnaissance de la dignité avec laquelle les soldats sont traités au retour de la guerre ne peut être assimilée que par une image choc et évocatoire. D’ailleurs, il semble que l’oeuvre de Mme Silicio ait porté fruit, puisque près de 80% du lectorat du Seattle Times appuie sa publication.

Une image vaut mille mots, dit-on...

Selon M. Robert Thompson, professeur en communication à l’Université de Syracuse, la tendance à la « guerre réaliste » s’expliquerait par une prise de conscience de la réalité à laquelle on doit faire face. Réalité morbide, il va sans dire. Mais comme le veut le proverbe, une image vaut bien mille mots! Et comme l’affirme M. Thompson, ce n’est pas la diffusion d’une seule image, aussi horrible soit-elle, qui fera la différence au niveau de l’opinion publique, mais plutôt le flux de ces images.

Or, combien de photos de soldats morts ou ensanglantés faudra-t-il encore pour que les gens réagissent massivement contre cette guerre? Combien faudra-t-il de photos de prisonniers torturés et humiliés, de civils assassinés avant que l’opinion publique mondiale dise, c’est assez? Jusqu’où peuvent se rendre les médias dans leur couverture « réaliste »? Dans toute guerre, il y a des morts, des blessés et des populations qui souffrent. Aucune censure de l’image par un pays, aussi puissant soit-il, n’effacera cette réalité.

Malheureusement, aujourd’hui, il semble que le contrôle de l’image permette de se gagner la faveur populaire! Mais contrôler l’image, c’est aussi mentir à la population. Lorsqu’on perd le contrôle, on perd toute crédibilité. Devant un public soudain rassasié d’images morbides, l’indifférence et le risque d’assister à une déshumanisation tant des acteurs que des spectateurs ne sont pas loin. C’est un bien triste résultat...

Annie Forest pour le CRÉMI

Sources: La Presse, avril 2004.